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Le Patois creusois de Fresselines

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Préface

Mon intention, et mon plaisir, ont été de garder le souvenir d'un de ces langages qu'on affuble du terme méprisant de "patois".

L'usage de ce parler disparaît progressivement, grignoté qu'il est par un "français" approximatif de plus en plus vidé de sens grâce aux animateurs de radio et de télévision et aux journalistes.

J'ai cependant connu un temps où nos ruraux possédaient une bonne maîtrise du français, tant écrit que parlé. Je pense aux premières générations qui ont profité de l'école publique. Je me rappelle mon père, né en 1875, et qui n'avait que son Certificat d'Études. Ce charpentier-paysan serait capable, à son grand désespoir d'ailleurs, de relever les innombrables fautes de grammaire, de syntaxe et de conjugaison qui émaillent maintenant les copies des bacheliers, les articles de journaux, et parfois les textes signés par un académicien (ne parlons pas de l'orthographe!).

Pourtant, comme les autres terriens, dans sa vie de tous les jours, il parlait ce patois qui s'accordait si bien au travail, qui était un peu comme un outil adapté à la main de l'homme par des siècles d'utilisation.

Il ne serait jamais venu à l'esprit de ces gens qu'il y eût antagonisme entre les deux langages. Le patois, c'était pour l'usage journalier, pour le contact avec l'ouvrage, avec les bêtes, avec les gens du village et des environs. Le français était réservé aux relations avec l'extérieur; c'était le signe d'une conscience nationale, très vive d'ailleurs. Confondre ou intervertir ces deux formes de communication leur eût paru aussi saugrenu que nettoyer les étables en habit de noces ou aller à l'enterrement en sabots boueux.

Dans l'évolution ultérieure, dans l'érosion du patois, notre école a sans doute à faire son mea culpa. Nombreux furent les maîtres, imbus de leur rôle de bâtisseurs de la nation (rôle très effectif sur d'autres plans), qui interdisaient et réprimaient sévèrement l'usage du parler local, même pendant les récréations.

C'est peut-être en partie à cause de cela, et croyant rendre service à leurs enfants, que les paysans plus jeunes se sont mis à leur parler "français" à la maison. Mais le résultat est déplorable. Des interférences inévitables ont contribué à fabriquer un idiome bâtard. Les enfants des villages d'aujourd'hui sont persuadés qu'ils parlent convenablement le langage national et qu'ils n'ont plus besoin de suivre attentivement l'enseignement du français à l'école.

Il est vrai que les programmes et les méthodes actuels ne peuvent qu'aggraver cette situation. La "non-directivité", la priorité à l'oral (et au bavardage), mènent à un psittacisme que viennent empirer encore les moyens audiovisuels qu'on entend sans écouter, qu'on voit sans regarder.

Tant et si bien que nos enfants ne savent pas parler français, tout en étant certains du contraire.

Et, ce qui est très regrettable, ils ne savent plus parler patois.

Je sais bien que, dans certaines provinces, on réagit (trop tard sans doute).

Le breton, le basque, ne sont pas des patois, disent leur tenants, ce sont des langages. Sans doute est-ce vrai, mais il est bien regrettable que des adultes soient contraints à réapprendre, comme une langue étrangère, le parler de leurs ancêtres.

Quant à l'occitan, il s'agit d'autre chose, surtout d'un certain snobisme qui présente un aspect autoritaire plutôt déplaisant. Oui, il est vrai que de très belles oeuvres ont été dites ou écrites en langue d'oc. Il est certain aussi que Mistral et les félibres ont remis en honneur le provençal, qui est déjà un peu différent.

Mais à vouloir uniformiser, réclamer l'enseignement de l'occitan indistinctement pour les Limousins, les Catalans, les Bordelais, les Auvergnats, les Gascons, les Lyonnais, les Provençaux, etc..., c'est, à une plus petite échelle, faire preuve de ce même jacobinisme que les défenseurs de l'occitan reprochent au pouvoir central.

Les parlers locaux se différenciaient, parfois insensiblement, parfois nettement, à partir de "frontières" géographiques minimes. Une rivière peu facile à franchir divisait le langage dans la mesure où elle limitait les échanges de toutes sortes. Le temps n'est pas si lointain où qui se mariait avec un(e) originaire d'un village éloigné, parlant un patois différent, était autant en suspicion que l'est encore maintenant (hélas!) une Française épousant un Congolais.

Essayons d'être réalistes: une langue commune, comprise (?) et parlée par tous est bien sûr indispensable dans un pays.

Quant à nos dialectes locaux, ne gardons pas d'illusions: il s'agit d'une "espèce en voie de disparition". C'est désolant, sans doute, car nombre de vocables avaient souvent une sève pittoresque, provenant de racines très profondes.

Mais ils ne vont plus intéresser bientôt que les nostalgiques, et peut-être aussi, malheureusement, des esthètes avides de se faire valoir.

Si nous voulons encore les retrouver, ce sera dans des lexiques aussi poussiéreux que les collections d'animaux d'espèces éteintes qu'on voit empaillés dans les musées.

Pour moi qui ai connu ces mots, qui les ai utilisés, j'éprouve une tristesse certaine à les enfermer dans un cahier, comme j'épinglerais des papillons morts bien aplatis.

Mais que faire d'autre?

Maurice ROY